William Kentridge au Bozar : dans les coulisses d’un artiste total
Jusqu’au 7 mars 2027, le Bozar de Bruxelles consacre une grande exposition à William Kentridge. I am not me, the horse is not mine retrace plus de quarante ans de création, en partant des décors, maquettes et dessins nés de ses spectacles. On en est ressortis bluffés.
On l’avoue tout de suite : on adorait déjà William Kentridge. Mais cette exposition nous a complètement emportés.
L’art de Kentridge est marqué par un engagement profond, à la fois politique, social… et poétique. Il a commencé à créer en pleine lutte contre l’apartheid, dans son Afrique du Sud natale, et ce regard ne l’a jamais quitté. Pourtant, rien n’est jamais pesant chez lui. Il parle d’histoire, de violence et de mémoire avec une liberté, une fantaisie et un humour qui n’appartiennent qu’à lui.
Au Bozar, il revient dans une ville qui compte beaucoup pour lui. C’est ici qu’il a créé son premier opéra, Faustus in Africa!, en 1995. Ici aussi qu’il a eu sa première exposition institutionnelle en Europe, en 1998. Et cette saison, il est le tout premier « Grand Invité » du Bozar, avec une programmation qui mêle expo, performances, concerts et rencontres.

William Kentridge, un artiste né au cœur de l’histoire
William Kentridge est né en 1955 à Johannesburg. Son engagement a des racines familiales. Son père, Sydney Kentridge, fut l’un des grands avocats de la lutte contre l’apartheid : il a défendu Nelson Mandela et représenté la famille de Steve Biko. Sa mère, Felicia, juriste elle aussi, a cofondé un centre d’aide juridique pour les victimes du régime.
Kentridge a souvent raconté un souvenir d’enfance. À six ans, il ouvre dans le bureau de son père une boîte qu’il croit pleine de chocolats. Elle contient en réalité des photos des victimes du massacre de Sharpeville. Un choc qui, de son propre aveu, a forcément nourri son travail.
Très vite, il se tourne vers le théâtre. En 1976, il cofonde la Junction Avenue Theatre Company, qui réunit des artistes de toutes origines. Pendant l’apartheid, le théâtre est l’un des rares endroits où l’on peut s’exprimer librement. Il y découvre le goût du travail collectif, qui reste aujourd’hui au cœur de sa pratique.
Sa signature : le fusain qui s’efface
Tout commence par le dessin. Depuis 1989, avec la série Drawings for Projection, Kentridge crée des films d’animation à partir d’un seul dessin au fusain. Il le photographie, en efface une partie, le redessine, le photographie à nouveau. Chaque étape devient une image du film.

Les traces d’effacement restent visibles sur le papier, comme des fantômes. Et c’est tout son propos : dans l’Afrique du Sud d’après l’apartheid, ce qui a été recouvert ne disparaît jamais tout à fait. Dans ces films, on suit ses deux alter ego : Soho Eckstein, magnat minier en costume rayé, et Felix Teitelbaum, rêveur mélancolique.
« Mon engagement politique s’opère dans mon atelier. C’est là que j’essaie de comprendre le monde » – William Kentridge
Une exposition construite comme une partition
L’exposition, conçue par le commissaire Tarek Abou El Fetouh, ne suit pas la chronologie. Elle s’organise en treize sections qui se répondent, un peu comme les mouvements d’une partition musicale.
Le principe est génial : chaque section part d’un de ses spectacles. On n’y voit pas la pièce ou l’opéra, mais tout ce qui l’a rendu possible. Les dessins au fusain, les grandes toiles de fond, les marionnettes, les sculptures, les films… On a vraiment l’impression de se promener en coulisses.
La scénographie est signée Sabine Theunissen, complice de longue date de l’artiste et autrice des décors de plusieurs de ses opéras. Et ça se sent : le parcours a tout d’un spectacle.
Les maquettes, de petits théâtres à part entière
C’est l’une des belles découvertes de l’expo. Pour chaque production, Kentridge fabrique des maquettes, ces théâtres miniatures où il imagine les ombres, les déplacements, les changements de décor. Carton, papier, encre, punaises, ruban adhésif… Ce sont bien plus que des outils de travail : de vraies œuvres, où l’on retrouve son amour pour les machines optiques du XIXe siècle et pour le cinéma de Georges Méliès.
Les œuvres à ne pas manquer
Sophiatown (1987), le cœur politique de l’expo
En 1987, Kentridge conçoit les décors de la pièce Sophiatown. Elle raconte la destruction de ce quartier métissé de Johannesburg, berceau du jazz sud-africain. Déclaré « réservé aux Blancs », il a été rasé dans les années 1950 et ses habitants noirs expulsés. Ses grandes gouaches sur papier kraft, comme Drawing for Sophiatown (We Won’t Move II), disent à la fois la vitalité du quartier et la brutalité des expulsions.

Faustus in Africa! (1995), son premier opéra
Créé à Bruxelles avec la Handspring Puppet Company, ce spectacle transpose le mythe de Faust dans une Afrique livrée à l’exploitation minière. Le pacte avec le diable n’y mène qu’aux excès coloniaux. Les dessins de la série Colonial Landscapes, nés de ce projet, montrent des paysages quadrillés, mesurés, appropriés.
Ubu and the Truth Commission (1997)
Kentridge y transpose le tyran grotesque d’Alfred Jarry dans l’Afrique du Sud des audiences de la Commission Vérité et Réconciliation. Marionnettes, comédiens, animations et vrais témoignages s’y mêlent. Une façon très forte de montrer l’absurdité d’un système qui se voulait rationnel.

The Noze (2010)

Pour l’opéra de Chostakovitch d’après Gogol, monté au Metropolitan Opera de New York, Kentridge a aussi créé une installation de huit films, qui donne son titre à l’expo. Animation, ombres et images d’archives y font de l’absurde une manière de comprendre le monde. « Comme le dit Gogol, c’est justement l’impossible qui se produit sans cesse. »
The Refusal of Time (2012)
Conçue pour la documenta 13 avec le physicien Peter Galison et le compositeur Philip Miller, cette installation revient sur le moment où les puissances coloniales ont imposé leur heure au reste du monde. Une réflexion vertigineuse sur le temps… et le pouvoir.

Drawing for Sibyl (It reminds me of something I can’t remember) (2019)
Ce dessin a été réalisé pour Waiting for the Sibyl, créé à l’Opéra de Rome en 2019, où les feuilles de la prophétesse de Cumes tourbillonnent sur des pages d’encyclopédies. Encre, crayon de couleur et collages sur de vieilles pages trouvées… et un titre qui dit tout de son rapport à la mémoire. On a adoré.

A Letter to Felice (2026)

C’est l’œuvre la plus récente, et l’une des plus magiques. Dans ce diorama construit comme une pièce en six actes, Kentridge rend hommage à Franz Kafka. Grâce à une illusion d’optique du théâtre victorien, on voit Kafka taper à la machine, observer Prague et danser avec sa fiancée Felice Bauer. On est restés scotchés.
Un titre qui dit tout
I am not me, the horse is not mine… Le titre vient d’un vieux proverbe russe qui veut dire à peu près « c’est pas moi, j’y suis pour rien ». C’est la formule de ceux qui nient leurs fautes. Kentridge en fait tout l’inverse : une façon de dire qu’on ne s’appartient jamais tout à fait, qu’on est fait des autres, de sa famille, de sa communauté, de son pays.
Le parcours commence et se termine dans son atelier de Johannesburg, qu’il décrit comme « une extension de la tête ». La dernière salle montre un petit dessin de 2007, Parcours d’Atelier, qui retrace ses allées et venues autour de sa table de travail. Chez lui, penser, c’est marcher.
C’est aussi à Johannesburg qu’il a fondé en 2016 le Centre for the Less Good Idea, un laboratoire qui fait de l’erreur et des idées « moins bonnes » le moteur de la création (rien que le nom, on adore). Le Centre est associé à toute la programmation du Bozar cette saison.
On ressort de l’expo avec l’impression d’avoir vu un spectacle plutôt qu’une exposition. Et avec cette conviction de l’artiste : malgré tout, créer porte en soi « un optimisme utopique ».
Gommer, recommencer — sans jamais tout effacer.
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